Moi, citoyen – 16

29 avril 2018

Dans le documentaire TV sur les Cévennes dont tout le monde me parle en ce moment, je découvre le portrait d’une transmission paysanne proche de celle que j’ai vécue. À la sempiternelle question posée à certains parents sur la fierté qu’il y aurait à voir leurs enfants reprendre leur activité, ce père-là se dit simplement heureux et ajoute en substance que la fierté est un sentiment qui lui semblerait déplacé en la matière… Et que plus largement ce légitime orgueil (définition Larousse, 1999) gagnerait à être troqué plus régulièrement contre une humilité on ne peut plus légitime, et qui est surtout un irremplaçable préliminaire à des relations humaines saines et sereines.

Souvenirs – 3

22 mars 2018

Mon père, jeune étudiant aux Beaux-Arts buvait pas mal et mangeait mal. Mais il achetait néanmoins du pain complet car il savait, de par son éducation sous le signe de L’Aliment Sain (ancêtre de La Vie Claire et boutique tenue par ma grand-mère), que « ça nourrit, quand le pain blanc donne du bide ! »

Le père de ma mère était fils d’agriculteur et fit carrière à la Banque de France. La mère de ma mère, à qui les manières de son mari déplaisaient parfois, le traitait de paysan pour l’humilier. Ma mère, que ce souvenir émeut soudainement aux larmes, se dit aujourd’hui fière d’avoir été paysanne !

Ma vie d’élu – 4

8 mai 2017

Encore un fier ! Lui c’est l’ancien cafetier-hôtelier-restaurateur-épicier du village qui vient déménager son matériel du commerce qu’il a laissé il y a quelques mois. Les murs sont à la mairie. Lui aurait bien aimé que la municipalité lui rachète également son matériel sans trop faire la fine bouche, car il n’est parvenu à revendre à personne son fonds de commerce. Il en a été décidé autrement par le maire et un adjoint. Et personne au conseil municipal, sauf moi, n’a exprimé une opinion contraire. Et personne n’a répondu à mon appel ultérieur lorsque j’ai justement souhaité que les avis de chacun soient exposés.

Lui, c’est un type énergique qui s’est engagé sans compter. Il doit aujourd’hui travailler comme employé pour faire vivre sa famille, et le faire avec hernies discales, arthrose et arthrite dans le bras. Il me l’apprend. Il a, à 40 ans, les maux d’un homme de 60. Mais il garde la tête haute, le sourire, et se veut rassurant quand il lit la tristesse et l’empathie dans mon regard. Ça va qu’il dit, de toute façon il ne sait pas s’arrêter. Et puis là-bas, tout au sud, où il vit désormais, y’a la montagne, y’a la mer, alors ça va, forcément !

Forcément… C’est un fier.

Fils de – 2

3 mai 2017

Il en a des choses à dire, mon père, quand il passe par ici. Il en a des commentaires à faire, en bien, en moins bien, mais toujours avec l’œil de l’expert, quand bien même il vaque ailleurs depuis cinq ans, a oublié un peu comment ça se passe, et ce qu’il m’a déjà dit, et ce que j’ai entrepris de changer. Il en a des choses à dire, naturellement, après avoir vécu 40 ans ici et façonné ce qui me permet de vivre et de jouir de la nature cultivée qui nous environne (et de ne pas m’ennuyer, aussi). Alors il les dit, et je reconnais que ça m’est encore parfois fort utile, une fois digérée l’humiliation de la leçon du professeur en chef, collectionneur d’admirateurs… D’animations en ateliers, de réunions en manifestations… Mon père, ce gourou. Mon père qu’on n’a pas opéré finalement, et qui va faire traiter son kyste cancéreux – sur les cordes vocales – à coup de radiothérapie. Mon père qui a d’autant à dire, il me semble, que ses paroles éclipsent l’angoisse du traitement, la peur de la déchéance. La mort est encore loin, le mal somme toute bénin en l’état, alors naturellement la manifestation de la peur chez l’homme fier qu’est mon père, prend ce chemin détourné que je crois déceler. Ainsi va de l’expression de son humanité, dans toute sa complexité – qu’on ne touche sans doute là qu’à peine du bout du doigt.