En ville – 2

25 janvier 2019

Peut-être que dans un autre contexte la ville aurait des choses à me donner. À donner au paysan – étymologiquement, celui qui reste au pays. Mais il y eut la marche vers la mort puis le décès de ma belle-mère. Il y a les problèmes de santé de ma compagne et ses démons. Il y a le manque de fric et mes éternels blocages relationnels, mon besoin de nature et de solitude qui me font ressentir la ville comme un immense terrain de jeu duquel je suis exclu ; ainsi que ça arrivait déjà avant, avant de me faire paysan.

Il y a la difficulté à créer, comme toujours, mais accentuée par le sentiment d’avoir pris du retard sur ceux de ma génération qui ont progressé pendant que je trempais les mains dans la terre. Qui progressaient déjà avant cela tandis que je stagnais à ne pas oser donner à mon travail une direction plutôt qu’une autre.

Il y a la mise à mort, un jour, de mon rêve de narration (dessinée, ou pas – un nouveau moyen de se donner trop de possibilités) et sa renaissance le lendemain parce qu’à avoir donné et sacrifié pour rendre ce voyage possible, et alors que je n’en suis pas encore mitan, je me dois bien d’insister un peu pour le rendre fécond.

Il y a mes rêves de lectures, de nourriture culturelle, jamais assouvissables. Sans doute d’autant moins que la bibliothèque du quartier est accessible et bien achalandée.

Il y eut une grosse crève de trois semaines, une conjonctivite assassine, des reflux gastro-œsophagiens et des tensions corporelles d’une ampleur inédite. Et un champignon sur le gland. De quoi se sentir bien peu armé pour affronter les difficultés.

Il y a peu de surprises au fond, mes propensions étaient connues, mes réactions attendues. Je n’en espérais sans doute juste pas tant.

Pas tant de maux, bien que ma compagne ait depuis que je la connais une santé fragile et que pour ma part l’hiver me voit toujours un peu affaibli et endolori quelque part.

Pas tant d’angoisses du côté de ma compagne malgré les questionnements existentiels sur fond de deuil familial.

Pas tant de sentiment d’enfermement malgré la promiscuité avec ma compagne dans un petit appartement et avec des dessinateurs dans un atelier, et malgré le froid, caractéristique à la région géographique, qui interdit de flâner dehors sans s’activer à quelque chose.

Pas tant de questionnements artistiques, mais c’était sans compter de nouveaux refus, par les éditeurs, de mon travail achevé l’an dernier en Bretagne, et les tergiversations maladroites de Nature & Progrès quant à un projet de BD que je leur propose.

Ainsi la ville m’apporte peu, ainsi ma campagne me manque, mon nid me manque, ainsi je me sens bien paysan – du pays.

Ainsi, contrairement à ce que j’écrivais l’hiver dernier, je ne me trahis peut-être pas tant en étant paysan, pas plus en tout cas qu’en étant auteur de bande dessinée ou de textes. J’ai souvent fantasmé pouvoir exercer chacune des deux activités à mi-temps, vivre la moitié de l’année en ville… Mais ça, il semble que je suis en train d’en revenir.

(Ainsi j’espère fort que la distance prise avec l’activité pendant cette longue période ne me jouera pas de tours au retour, que ma volonté de me coltiner la complexité du métier reviendra vite et que mes petits muscles n’auront pas trop fondu – puisque je ne vais pas à la salle, que je ne me suis pas mis à la boxe et que j’ai très vite abandonné les pompes et les séances avec les petits haltères de ma belle-mère devant un film.)

En ville – 1

30 novembre 2018

Quand les gens de passage à la ferme évoquent le si extraordinaire silence qu’ils y trouvent, je l’entends. Mais il m’aura fallu repartir vivre en ville, faire mien à nouveau ce qui est leur quotidien, pour véritablement comprendre ce à quoi ils font allusion. En ville, le bruit est partout et ne s’arrête jamais tout à fait. On peut le mettre à distance, s’en protéger, mais pas s’en débarrasser. Il faut faire avec et sans doute je le ferai. Pour le moment, me trouvant fragile en période d’adaptation, je le ressens comme une agression.