Ma vie d’élu – 13

14 décembre 2018

Le deuxième adjoint au maire, comme la première adjointe et une autre conseillère municipale, m’a écrit regretter mon départ. Au cours de deux ou trois échanges par courriel il en a profité pour faire état de ce qui selon lui dysfonctionnait dans la manière de faire du maire. J’ai ainsi découvert une vision critique qui rejoignait la mienne sur certains points, mais je ne restai pas sur le regret qu’un dialogue entre nous ne s’installe que trop tard sur ce point : trop de choses nous séparent sur d’autres, et si je suis à même de faire la part des choses entre certains penchants très droitiers de cet homme et sa volonté réelle de servir sa communauté du mieux qu’il le peut, je ne pense pas que j’aurais su travailler avec lui en toute sérénité.

Je le regrette assurément, mais ne désespère pas que certains y arrivent dans d’autres petites communes où, outre les divergences de points de vue sur des sujets particuliers, les colistiers n’ont même pas de vision sociétale partagée pour les réunir. Sans doute est-il possible de se satisfaire d’une défense commune des intérêts de la collectivité locale, mais il me semble malheureusement que ceux qui ont cette vision en ligne de mire ne s’aventurent guère à imaginer l’inscription de cette localité qu’ils chérissent dans un environnement social, économique et écologique plus vaste. Ce que, naturellement, j’ambitionnais pour ma part.

Moi, citoyen – 26

8 décembre 2018

Dans les rues de la grande ville où je réside provisoirement, je me joins à une marche « pour le climat ». Et parce que je ne suis ni pour ni contre le climat (!), j’imagine une pancarte qui spécifie ma vision de la chose écologique, versant lutte contre le réchauffement climatique. Notamment influencé par le mouvement des Gilets Jaunes qui sévit et séduit en France, j’écris sur un brouillon :

Le climat change, et il s’en fout.

La planète est plus forte que nous.

Les riches ont de quoi encaisser bien des coups durs…

Le combat contre le réchauffement climatique est une lutte sociale !

Non aux taxes qui précarisent les plus pauvres !

Halte aux profits démesurés !

Oui au partage des richesses, à une vie simple pour tous en bonne intelligence avec la Terre.

Puis, conscient que ça fait un peu long pour une pancarte faite à la va-vite et que je m’accrocherai dans le dos, j’expurge le texte des trois premières phrases. Ça reste trop long pour faire office de slogan, mais, à l’heure des propositions à côté de la plaque et des promesses de Gascon des gouvernements des pays riches sur le sujet, le combat le plus dur commence selon moi, qui est de mettre la société bourgeoise, petite-bourgeoise et toute-petite-bourgeoise (ou classes moyennes hautes et basses pour ces deux dernières) toute entière – mais pas dans une même mesure – en face de ses contradictions, de sa mauvaise foi, de son hypocrisie, de sa lâcheté. Ce qui n’est pas une mince affaire et commence forcément par regarder en face sa propension à soi-même céder parfois à ces travers.

Aussi, si je voulais me faire moins laconique et forcément un poil malaimable vis-à-vis de beaucoup de bien-pensants qui manifestent, j’aurais écrit :

À vélo dans ta ville et tes vacances en avion ?… Éco-imposteur !

Ou bien :

Consommateur vegan d’une production industrielle ?… Éco-imposteur !

Mais je ne suis pas du genre à chercher la bagarre. Surtout quand l’adversaire est surreprésenté.

En ville – 1

30 novembre 2018

Quand les gens de passage à la ferme évoquent le si extraordinaire silence qu’ils y trouvent, je l’entends. Mais il m’aura fallu repartir vivre en ville, faire mien à nouveau ce qui est leur quotidien, pour véritablement comprendre ce à quoi ils font allusion. En ville, le bruit est partout et ne s’arrête jamais tout à fait. On peut le mettre à distance, s’en protéger, mais pas s’en débarrasser. Il faut faire avec et sans doute je le ferai. Pour le moment, me trouvant fragile en période d’adaptation, je le ressens comme une agression.

Ma vie d’élu – 12

25 novembre 2018

Cette lettre-là n’a pas pour vocation d’être envoyée, ça ne servirait évidemment à rien.

Cher opérateur historique soumis à l’obligation de Service Universel (entretien et réparation du réseau de téléphonie fixe).

J’aurais pu vous écrire toute ma rage en tant que citoyen seulement, fustiger l’entretien quasi inexistant des lignes téléphoniques en campagne, et la légèreté criminelle avec laquelle vous traitez les plaintes légitimes des usagers sur les dysfonctionnements du service, et la désinvolture ou l’incompétence des sous-traitants sous votre commandement…

Mais j’ai également eu affaire à vous en tant qu’élu, et j’ai pu mesurer combien je n’étais pas bien plus important à vos yeux affublé de cette étiquette, combien ça ne suffisait pas à vous faire honorer votre mission. J’ai pu apprécier l’étendue de votre puissance et la complicité de l’État quand un sous-préfet, après promesses de soutien contre certaines preuves, n’accusa jamais réception de ces preuves que je lui fournissais.

J’aimerais dire que je me suis battu pour vous arracher des investissements mais j’ai surtout le sentiment de m’être débattu pour arriver quelquefois à vous faire honorer tardivement votre mission de réparation dans ce qu’elle a de plus élémentaire. Il y en a qui se seraient sûrement acquittés de ma tâche avec plus d’intelligence et de persévérance que moi mais ils n’étaient pas là.

Tant pis pour moi, pour mon orgueil. Tant pis aussi pour les petits vieux et les plus démunis, qui s’ils meurent un jour chez eux, faute d’avoir pu joindre à temps les services de secours, le feront devant un beau paysage ! On ne peut pas tout avoir, et on commence à le savoir par chez nous, tant ça nous est rétorqué souvent jusque dans le plus beau bureau de la sous-préfecture de la ville moche – est-ce de mon fait ? – du coin.

À l’heure où, sur la base de nombreux témoignages, l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes (ARCEP) vous met en demeure de respecter votre objectif de qualité de service, force est de constater que mon bout de cambrousse n’est pas le seul à avoir à se plaindre de vos services ou de leur absence criante. Je me réjouis évidemment de cette sommation tout en ne nourrissant que peu d’espoir quant à son effet sur votre politique d’entreprise naturellement dévouée au profit, et que cette foutue astreinte au Service Universel fait mine – et seulement cela – de contraindre.

Veuillez néanmoins agréer tous mes vœux de mise en pratique d’une certaine humanité dans les plus brefs délais.

Mes rouages – 3

22 novembre 2018

J’ai du talent mais je suis fainéant.

J’ai des idées mais je suis timoré.

J’ai de la chance mais j’ai peur que ça s’arrête.

Je suis aimé et j’aimerais savoir mieux aimer.

Je suis armé pour l’existence, et pratique en l’occurrence une certaine non-violence.

Aussi j’avance sans bousculer grand chose, sans laisser grande empreinte. Aussi je vis petit, mais tant voient trop grand. Aussi je risque peu, mais ce peu est mieux que rien.

Je fais la boule au ventre ce qui semble anecdotique pour d’autres. J’avance, anxieux, sans brûler les étapes, et veillant à ne pas me consumer de l’intérieur.

Je quitte la ferme plusieurs mois pour une vie urbaine, à l’étranger et par des températures polaires. Je rejoins ma compagne en pleins questionnements, ce qui me regarde, forcément.

Je m’apprête à être bousculé sans savoir à quel point, sans savoir si je saurai y faire face, m’y adapter. Mais je m’y sens préparé.

Peinture verte – 1

16 novembre 2018

Je voyage en train « 100% éco » (écriture verte, lire écologie). Miracle de technologie, économe en énergie, il la produit par ailleurs sur place et en a même à revendre. Les matériaux de fabrication sont naturels, non traités et issus de filières courtes locales. Les toilettes sont sèches, évidemment.

Fini de rire. Je voyage en train dit « 100% éco » parce que j’ai, comme tous les autres passagers, acheté mon billet chez le dealer de bonne conscience sous étiquette dématérialisation : jouez hautbois, résonnez musettes, c’est internet ! (Qui veut gratter l’étiquette ?)

Avec les bêtes – 18

16 novembre 2018

Ils ont beau être chics – ou tout du moins cleans – de la tête aux pieds, c’est en ville, loin de la nature, que l’animalité des humains me semble la plus évidente : troupeau sans berger canalisé par les escalators et s’agglutinant dans la gare ferroviaire aux points de distribution de nourriture et aux radiateurs verticaux pour assouvir leurs instincts les plus élémentaires.

Comment dès lors s’étonner qu’en animaux d’élevage, ces humains-là n’en finissent plus de développer une forte empathie pour les autres bêtes élevées – le terme, certes impropre, serait à revoir -, elles, par les humains ? Et l’anthropomorphisme d’aller bon train, terreau d’une doctrine de notre époque, le véganisme, coupée d’une partie progressiste du réel – l’agroécologie paysanne – qui est à l’écoute de la nature des bêtes et qui, si la société s’articulait autour de ses pratiques, serait générateur de libération humaine (au moins un peu).