Mes rouages – 4

23 mars 2019

Je suis aujourd’hui, en ville, dans une frustration de solitude que je n’avais peut-être jamais atteinte auparavant. Le regard des autres est pour moi un poids très important que je ne peux supporter qu’en m’octroyant à côté un temps conséquent d’absolue solitude, de tranquillité sans contrainte, soit dans le cadre de mon quotidien et loin des tâches importantes.

C’est un besoin très contraignant, et s’il n’est pas parfaitement comblé sur la ferme, je m’y accommode tout de même pas mal du temps passé seul à des tâches extérieures peu coercitives – et des pauses que je peux y prendre –, des escapades de ma compagne chez des médecins en ville, de nos différents rythmes de vie qui me laissent du temps dans la maison également…

Ici, notre appartement est trop petit pour que la présence de ma compagne ne soit pas un poids, et ce poids n’est pas vraiment allégé par mes temps de présence à l’atelier, où il y a presque toujours quelqu’un d’autre, et où, quoi qu’il en soit, je ne me sens pas à l’aise comme chez moi. C’est dans la rue, le temps de m’y rendre et d’en revenir, ou lors de quelques escapades, que je suis le plus seul : c’est là qu’il m’est le plus facile de faire abstraction des autres, que je ne connais pas et desquels par conséquent je n’ai pas à interroger l’attente vis-à-vis de moi (le fond de mon problème sans doute). Mais il fait froid dans la rue, j’y marche vite, je ne m’y attarde pas… et, encore une fois, je ne m’y sens pas chez moi.

Le printemps arrivant tout doucement, peut-être pourrai-je prochainement y respirer un peu plus (j’y flâne déjà un peu, les jours où il ne gèle pas). Reste que ça ne suffira pas, et que j’ai grand hâte, sur la question, de retrouver mon refuge cévenol !

Je m’amuse parfois à me demander lequel je préfèrerais d’un monde où je serais absolument seul et d’un monde où au contraire toute solitude me serait refusée. Il est pourtant évident que ma crainte des autres est le corollaire au fait que je me sens avant tout vivant via leur regard. En témoigne ce besoin, semble-t-il impérieux, de donner à lire sur mon quotidien et mes cogitations…

En ville – 3

6 mars 2019

Cette escapade hivernale loin de nos activités à la ferme nous coûtera, à ma compagne et à moi, financièrement parlant, plus que nous ne l’avions prévisionné à la grosse louche avant de partir. Aussi nous faut-il faire, malgré quelques sous en réserve, un peu attention à nos dépenses…

Nous faisons désormais régulièrement les poubelles que certaines épiceries de notre quartier laissent ouvertes à cet escient (les autres les ferment, semble-t-il, ou ont des compresseurs d’ordures) et si à côté de ça je ne veux pas me résoudre à ne pas acheter bio en grande majorité, il nous est plaisant de trouver bien des fruits et légumes gratuits – souvent même bio -, de faire ainsi des économies et d’éviter un gaspillage alimentaire déplorable (sans compter le scandale qu’est l’absence de compostage de ces denrées organiques). Nous mangeons désormais mexicain, états-unien, antisocial, génétiquement modifié et chimique plus souvent qu’à notre tour, mais c’est pour la bonne cause ! Pourtant, preuve s’il en fallait que nous ne sommes pas dans la misère (et que nous avons trop le goût des bonnes choses encore agrippé aux papilles), nous nous payons tout de même le luxe de laisser dans les bennes ces tomates, fraises, bleuets, mûres et framboises de culture absolument insipides si ce n’est franchement dégueulasses. Je me suis même assez vite lassé des bagels que je trouve dans la benne de la boulangerie spécialisée dans leur confection et qui jette exclusivement des exemplaires mal formés ou trop cuits de la version classique à la farine blanche. Je lui préfère de loin le modèle au blé complet, moins écœurant mais beaucoup moins populaire, donc moins cuisiné, et par conséquent moins jeté.

Nous mangeons moins de viande qu’en France, où bien que nous n’ayons qu’à nous servir d’agneau ou de poule de notre propre ferme dans le congélateur, nous ne faisons déjà pas des orgies. Moins de fromage aussi, relativement au prix exorbitant de la majorité de ceux qu’on trouve ici. Je le vis différemment ici parce que la viande se pavane dans les magasins (que je fréquente bien plus souvent qu’en France) et surtout sur les devantures de certains restaurants, ou simplement dans leur nom. Il y a aussi que, faute de produits de qualité comme ceux de nos jardins, il y a moins d’excitation à envisager la cuisine et les repas (que j’aime habituellement simples, préférant mettre temps et énergie à autre chose) et ainsi plus la tentation de se faire nourrir par autrui. À cela nous n’avons cédé qu’en de rares circonstances jusqu’à présent, le budget en prenant un sacré coup à chaque fois.

Les tentations de la ville sont aussi culturelles et si nous jouissons de la bibliothèque ou de la piscine gratuites, de certains spectacles à un dollar la place dans les Maisons de la culture, il est évidemment un poil frustrant de ne pouvoir se permettre certaines sorties fort prometteuses. Ainsi va la ville, génératrice de frustration, et à plus forte raison la ville québécoise, qui, encore sous le joug de l’hiver (plus soft) en mars, n’offre que peu d’échappatoire aux espaces multi-arpentés des intérieurs, à leur manque de verdure et à leur chaleur artificielle…

Peut-être aurais-je dû me mettre aux patins à glace, mais avant que tout cela ne commence à me peser plus sûrement, je ne pressentais guère d’intérêt à aller tourner en rond sur une mare gelée. Cela dit l’honnêteté m’oblige à dire que si la santé de ma compagne le lui avait permis, je me serais volontiers initié à la chose en sa compagnie, et que j’ai fait des glissades – tout aussi vaines que le patin, mais ne nécessitant pas apprentissage – avec quelqu’un d’autre et avec grand plaisir au pied du parc-montagne de la ville. La ville, cette jungle, est pour moi et sans doute bien d’autres timides, d’autres inadaptés, un buisson piquant plutôt qu’un bosquet chargé de fruits. Pour cela, je me félicite d’avoir désormais construit ma vie à la campagne et espère plus que jamais que je pourrai l’y poursuivre.

En ville – 2

25 janvier 2019

Peut-être que dans un autre contexte la ville aurait des choses à me donner. À donner au paysan – étymologiquement, celui qui reste au pays. Mais il y eut la marche vers la mort puis le décès de ma belle-mère. Il y a les problèmes de santé de ma compagne et ses démons. Il y a le manque de fric et mes éternels blocages relationnels, mon besoin de nature et de solitude qui me font ressentir la ville comme un immense terrain de jeu duquel je suis exclu ; ainsi que ça arrivait déjà avant, avant de me faire paysan.

Il y a la difficulté à créer, comme toujours, mais accentuée par le sentiment d’avoir pris du retard sur ceux de ma génération qui ont progressé pendant que je trempais les mains dans la terre. Qui progressaient déjà avant cela tandis que je stagnais à ne pas oser donner à mon travail une direction plutôt qu’une autre.

Il y a la mise à mort, un jour, de mon rêve de narration (dessinée, ou pas – un nouveau moyen de se donner trop de possibilités) et sa renaissance le lendemain parce qu’à avoir donné et sacrifié pour rendre ce voyage possible, et alors que je n’en suis pas encore mitan, je me dois bien d’insister un peu pour le rendre fécond.

Il y a mes rêves de lectures, de nourriture culturelle, jamais assouvissables. Sans doute d’autant moins que la bibliothèque du quartier est accessible et bien achalandée.

Il y eut une grosse crève de trois semaines, une conjonctivite assassine, des reflux gastro-œsophagiens et des tensions corporelles d’une ampleur inédite. Et un champignon sur le gland. De quoi se sentir bien peu armé pour affronter les difficultés.

Il y a peu de surprises au fond, mes propensions étaient connues, mes réactions attendues. Je n’en espérais sans doute juste pas tant.

Pas tant de maux, bien que ma compagne ait depuis que je la connais une santé fragile et que pour ma part l’hiver me voit toujours un peu affaibli et endolori quelque part.

Pas tant d’angoisses du côté de ma compagne malgré les questionnements existentiels sur fond de deuil familial.

Pas tant de sentiment d’enfermement malgré la promiscuité avec ma compagne dans un petit appartement et avec des dessinateurs dans un atelier, et malgré le froid, caractéristique à la région géographique, qui interdit de flâner dehors sans s’activer à quelque chose.

Pas tant de questionnements artistiques, mais c’était sans compter de nouveaux refus, par les éditeurs, de mon travail achevé l’an dernier en Bretagne, et les tergiversations maladroites de Nature & Progrès quant à un projet de BD que je leur propose.

Ainsi la ville m’apporte peu, ainsi ma campagne me manque, mon nid me manque, ainsi je me sens bien paysan – du pays.

Ainsi, contrairement à ce que j’écrivais l’hiver dernier, je ne me trahis peut-être pas tant en étant paysan, pas plus en tout cas qu’en étant auteur de bande dessinée ou de textes. J’ai souvent fantasmé pouvoir exercer chacune des deux activités à mi-temps, vivre la moitié de l’année en ville… Mais ça, il semble que je suis en train d’en revenir.

(Ainsi j’espère fort que la distance prise avec l’activité pendant cette longue période ne me jouera pas de tours au retour, que ma volonté de me coltiner la complexité du métier reviendra vite et que mes petits muscles n’auront pas trop fondu – puisque je ne vais pas à la salle, que je ne me suis pas mis à la boxe et que j’ai très vite abandonné les pompes et les séances avec les petits haltères de ma belle-mère devant un film.)

Avec les bêtes – 19

31 décembre 2018

Ils m’ont accompagné en 2018 :

Le jeune chat qui vient chier dans la tranchée fraîche où je sème mes haricots et qui, après que je l’ai chassé, que j’ai évacué la crotte et rebouché la tranchée, revient, lui, reboucher son trou qu’il n’y a pourtant plus à reboucher – soit regratter et déterrer en partie les semences -, soucieux de mener à bien l’intégralité de sa tâche domestique.

Les oiseaux par dizaines, perchés sur la grande enseigne du grand supermarché, comme une touche de poésie publicitaire. Mais les oiseaux saboteurs qui chient sur les clients qui passent sous l’enseigne au moment d’entrer dans la galerie marchande.

L’araignée touchante d’un matin d’automne pluvieux qui, alors qu’il n’y a personne d’autre pour le faire, me remonte le moral un instant, me fait sourire avec sa danse de l’enroulement de mouchelette en fil collant sur fond de musique de J. S. Ondara qui passe à la radio.

L’âne, qui aime courir derrière ma voiture quand je la descends près de la maison par le chemin cabossé qui passe dans son parc… Au moment de faire demi-tour pour reculer vers la maison, je l’ai en général semé, mais le temps de faire la manœuvre, le revoilà, qui m’empêche de reculer en se tenant derrière l’auto, puis en se roulant par terre – si je n’ai pas reculé assez vite pour le chasser, et assez doucement pour ne pas le cogner. L’âne, qui cette fois-ci a fait si vite entre le moment où je l’ai perdu de vue en descendant et le moment où j’ai manœuvré, que lorsque je reculais, il s’ébattait déjà dans la poussière à terre, hors de mon champ de vision. Ça a fait blong quand je l’ai heurté et je n’ai pas tout de suite compris ce que c’était. J’en ai frémi en le découvrant qui se relevait – tout à coup rudement pressé de me laisser la voie libre -, puis ri de bon cœur quand j’ai constaté que ce grand comique n’avait pas de plaie et ne boitait aucunement.

Tant d’autres, de près ou de loin, qui font que le quotidien est plus riche, la vie plus complexe et savoureuse…

En culture – 2

28 décembre 2018

Les séries sont à la mode, n’ont paraît-il jamais été d’aussi grande qualité. Moi, j’ai du mal à croire qu’autant d’heures passées avec les mêmes êtres fictifs puissent ne pas laisser un certain vide intérieur chez le spectateur, et puissent nourrir autant que la même durée – ou certainement une bien moindre – passée à naviguer entre différentes œuvres, avec différents artistes. J’ai du mal à croire que les postulats quasi incontournables de suspense et de nombreux personnages pour un récit dévoilé au compte-gouttes ne biaisent pas de facto la capacité à juger de ces productions en les plaçant dans la catégorie des objets addictifs… Comme le glutamate monosidique rend difficile toute tentative d’apprécier la qualité d’un plat qui en contient.

Une règle que cependant moult exceptions doivent confirmer, et à l’heure où j’ai plus de temps à consacrer aux loisirs et un accès à internet plus aisé que dans mon trou cévenol, j’ai retiré, je dois avouer, grande satisfaction à me faire la série documentaire radiophonique du Journal Breton de l’émission Les Pieds Sur Terre, sur France Culture. En vingt-deux épisodes d’une demi-heure, pour deux saisons d’une incursion dans la ruralité bretonne, et plus précisément, pour majorité, dans l’univers agro-industriel, la journaliste Inès Léraud expose avec un sens du récit et de la synthèse exemplaires les grands travers de la vision productiviste de l’agriculture moderne qui fait les beaux jours de certaines puissances économiques du milieu. Et le grand malheur de la majorité des citoyens vulnérables aux pollutions et à la malbouffe. Et l’infini désespoir des agriculteurs largués qui ne peuvent pas mordre la main de leurs maîtres (coopératives puissantes, syndicat agricole majoritaire) inféodés aux lobbies, et qui de fait, puisqu’il leur faut tout de même exprimer leur colère, attaquent principalement qui interroge leur mode de production…

Ainsi voilà une petite somme à même de répondre aux interrogations majeures de bien des gens sur la question de la crise du modèle agricole dominant. Je ne peux que souhaiter son introduction dans le plus grand nombre de conduits auditifs possible.

Moi, citoyen – 29

23 décembre 2018

À rebours de ce qu’on entend la plupart du temps dans les milieux écologistes radicaux (mais plus ou moins politisés), ne faudrait-il pas :

  • Appeler à une révolution matérialiste plutôt que spirituelle (fourre-tout) ? À une révolution du matérialisme ?

Regarder en face, rationnellement, ce qui fait de nous, humains, des êtres de nature, et à quel point on a besoin de cette nature, et comment on peut collaborer avec elle dans l’intérêt de toute la biodiversité.

Ne pas répondre par des croyances et des vœux pieux à des carences de connaissances et à des mécanismes de blocage complexes. Expérimenter méthodiquement les alternatives possibles aux logiques de pouvoir, d’exploitation et de rejet de l’autre… dans le respect des perceptions spirituelles de tous les acteurs, choses qui étant éminemment personnelles ne doivent en aucun cas se faire dogme, prétendre à une vision universelle.

  • Mettre l’accent sur l’intérêt à court terme (et non la nécessité de voir loin) de chacune des solutions (et non de toutes) à mettre en œuvre pour le futur ?

Si rien ne permet d’affirmer que toutes les actions écolos individuelles et collectives d’importance suffiraient, ultimement, à préserver l’humanité de la catastrophe écologique universelle (sauver la planète), elles ont néanmoins toujours ou auront dans un futur pas si lointain des effets désirables sur la vie de certains voisins terriens…

Ceci n’étant pas une disposition d’esprit pour se satisfaire des petits gestes des particuliers, faits plus ou moins en conscience, ni des petits pas, en avant, en arrière, des puissants de ce monde vers des lendemains moins durs, mais bien un moyen d’ouvrir les esprits à certains enjeux cruciaux en les abordant par un petit bout du problème, et par des solutions forcément partielles.

On comptera ensuite, en s’efforçant de les stimuler chez ceux à qui l’on s’adresse, sur l’envie d’approfondir, le besoin de mieux comprendre, la velléité à agir plus justement à mesure que l’on avance dans l’existence. C’est je crois le moyen le plus abordable de se prémunir de l’inertie provoquée par la globalité de l’enjeu écologique et par la croyance en certains besoins matériels (qui ne sont en fait que des habitudes humaines relativement récentes, et chez certains, que des envies suscitées par l’avoir d’autrui et le modèle établi par les marchands).