Moi, citoyen – 23

9 octobre 2018

Comme j’ai dû, il n’y a pas si longtemps, me résigner à acquérir un téléphone portable tout bête, il me faudra sans doute y venir au smHARDphone et aux rézossossios un jour ou l’autre, quand il deviendra bien trop contraignant de s’en passer, de communiquer sur mon activité et d’atteindre les autres sans cela. Et je ne juge pas ceux, autour de moi, qui ont pressenti qu’il était déjà temps pour eux de s’y mettre, de se plier à cette loi, d’abdiquer devant ce qu’ils savent être, derrière une vitrine d’outils fascinants, un obscur matériel capitalisto-symbiotique, et à ce titre tout ce qu’il y a de plus destructeur écologiquement et humainement parlant.

J’y viendrai, à mon tour, avec lucidité et sans amertume inutile. Je saurai rendre les armes de ce côté-là pour mieux continuer à montrer les dents par ailleurs – ou à soutenir ceux qui les montrent plus volontiers que moi -, à construire contre ce que je juge néfaste et à le faire savoir.

Je me résignerai parce que je ne cherche pas la marginalité, que si je peux être qualifié de marginal d’un certain point de vue, ce n’est pas le résultat d’une volonté, c’est sans doute que j’en côtoie d’autres qui me ressemblent ou font peu de cas de ce qui nous différencie, qui me font oublier mes différences d’avec le commun des mortels occidental.

On ne vit pas à côté de la société. On y trempe d’une manière ou d’une autre, et c’est tant mieux sur bien des aspects : santé, culture, sécurité au sens large, et même si l’on peut nuancer. (Tout peut être nuancé et cela doit être fait. À l’échelle d’une société les nuances sont essentielles, recèlent des problématiques sur lesquelles seules les dictatures ont le droit de faire l’impasse – d’ailleurs toute démocratie sans contestation citoyenne se laisse volontiers aller à certains réflexes dictatoriaux.) Je suis dans la société et je fais avec, ou pas, quand je le juge nécessaire, ce qui ne m’en exclut pas pour autant.

Certains idéalistes énoncent le postulat que tout est bloqué, qu’on ne peut rien changer, parce que vu l’emprise d’une poignée de boîtes privées surpuissantes sur le bien commun universel – et vu l’urgence écologique – le constat qu’on file dans le mur, grand sourire béat en avant, est relativement incontestable.

Alors eux prétendent couper les ponts d’avec cette société qu’ils abhorrent. Ils veulent vivre à côté disent-ils, ils prônent cela, et cet à-côté peut par exemple être régi par la permaculture – qui, pour les mal initiés n’est pas une méthode de jardinage sur buttes mais une organisation sociale et spatiale à l’écoute de la nature, dans le respect de celle-ci et des humains, pour une production vivrière et une existence aux contraintes limitées.

Et si leur société permaculturelle peut, par l’exemple, donner l’envie à d’autres de suivre le même chemin, tant mieux. Au propre comme au figuré, ces permaculteurs et permacultrices sèment des graines libres de droit. Qui le veut peut les rejoindre, au moins pour son salut propre, puisque celui de l’humanité dans sa globalité serait contrarié désormais. C’est leur constat.

Mais c’est un constat qu’ils font pourtant plus ou moins confortablement épaulés dans leur démarche par smHARDphones, ordis, Zuckerbook, bagnoles… Difficile de se prétendre réellement à côté de la société tant ces outils en sont des symboles prédominants, et de réels soutiens – par leur abondance – à sa bonne marche délétère.

Voici donc en vérité un moyen, non pas de quitter la société, mais bien de n’y prendre que ce qui sert leur petite entreprise, laissant éventuellement à d’autres le soin de militer et de réclamer plus de droits pour la nature et les déshérités – choses qui demandent beaucoup d’efforts pour bien peu de résultats, il est vrai, mais des résultats qui comptent beaucoup pour leurs bénéficiaires.

On peut – et je partage le constat qu’on le doit – vouloir changer le modèle de société, mais cela ne se fera, quoi qu’il advienne, pas en un jour. Alors en attendant l’hypothétique temps béni de l’avènement d’un système plus égalitariste et à l’écoute de la nature, il ne faut à mon avis surtout pas perdre l’occasion de tendre la main aux plus mal lotis, à qui les préoccupations quotidiennes pour survivre et le degré d’imprégnation par la société de consommation interdisent de conceptualiser des permacultures et autres pistes d’alternatives pratiques au néolibéralisme mondialisé.

Militer pour une meilleure prise en compte politique et entrepreneuriale de la défense de la nature, exercer en nombre une pression citoyenne, est un moyen plus ou moins direct de faire ce pas vers les pauvres également car ils sont les plus vulnérables à la pollution et au changement climatique. Par ailleurs, un mouvement politique semble naître pour de bon (du côté de la France Insoumise par exemple), qui fait enfin le lien entre les revenus et le mode de consommation des plus riches, et ce que ça a comme conséquences pour la nature, sans commune mesure avec ce qui fait le quotidien des pauvres – tout irrespectueux de la nature qu’ils soient dans leurs gestes quotidiens. Il me semble qu’il serait fort dommage de ne pas accompagner cette prise de conscience élargie, de ne pas faire en sorte qu’elle vienne chatouiller les esgourdes du plus grand nombre, particulièrement à l’heure où l’État cherche à se débarrasser des vieilles voitures polluantes.

Auteur : zazar

Après des études dédiées à l’illustration et quelques années de pratique de la bande dessinée, je me réinstalle fin 2008 sur la petite ferme écolo (en AB et sous mention Nature et Progrès) où j’ai grandi, dans les Cévennes. Mes parents y avaient élu domicile en 1973, achetant alors une ruine et un terrain envahi par les pins. 40 ans plus tard, ils peuvent me léguer un lieu habitable, vivant, agréable… Une petite oasis de verdure isolée au cœur d’une forêt plutôt aride, et un outil de travail efficient – quoiqu’un peu brinquebalant. Ainsi, en 2013, je reprends officiellement l’activité agricole de mes illustres géniteurs qui ont déménagé dans la bourgade avec services la plus proche. Je suis accompagné par ma compagne dans nos activités de cultures (fruits et légumes), de petit élevage, de valorisation de ces productions en cuisine (dans des foires bio et à la ferme) et d’Accueil Paysan en camping et chambres. Une bande dessinée dédiée à nos premières années paysannes, le « Carnet de Cambrousse », est à paraître. Le JOURNAL PAYSAN, lui, tout de texte, et sans doute plus intime, prend la suite de la BD, mais peut s’appréhender sans l’avoir lue. J’ai 37 ans quand je le démarre, le 8 avril 2017.