Plantes, compagnes – 7

18 août 2018

Les interdites.

Le Clinton, l’Isabelle, le Jacquez, le Noah, l’Herbemont, l’Othello, sont des cépages originaires d’Amérique, et des vignes vectrices d’histoires. Je ne les ai peut-être pas tous chez moi (j’en ai aussi d’autres), je ne sais pour la plupart pas bien les reconnaître, mais je connais leur statut d’hors-la-loi, et comme ils s’affichent comme tels sur le panneau devant la parcelle conservatoire du hameau d’à côté, il me faut bien en parler un peu aux vacanciers interloqués.

Porteurs sains du phylloxéra – et de l’oïdium pour l’Isabelle -, ces cépages importés sont à l’origine de la contamination du vignoble français par l’insecte au XIXème siècle. Ils ont finalement constitué le remède à ce problème en servant de porte-greffes.

Leur adaptation au sol et au climat des Cévennes, et leur résistance aux maladies, y ont assuré leur succès en plants directs. On les cultivait en treilles, sous lesquelles on pouvait, pour ne pas perdre une once de terre cultivable, planter des patates. De cette culture résultait un vin dont s’accommodaient bien les paysans du coin, mais auxquel les esprits chagrins prêtaient un goût foxé (âpre et amer).

En 1934, la surproduction de vin en France (comprenant l’Algérie) pousse le gouvernement d’alors à agir. Il en résultera, sous la pression des puissants lobbies viticoles de différentes régions, et au prétexte fallacieux que les cépages américains donnent du mauvais vin, une loi d’interdiction des cépages en question qui ne concerne que de petits viticulteurs dispersés à travers certains coins spécifiques de France où, du fait du climat, il est difficile de cultiver d’autres cépages. L’impact sur la surproduction, lui, sera tout à fait marginal, et les vendeurs de produits phytosanitaires (pesticides) et d’engrais que nécessitent les autres cépages verront leur marché préservé. Les mineurs cévenols, ces grands buveurs, devront quant à eux se rabattre sur d’autres vins ou alcools.

Après dérogation, la loi n’est finalement appliquée qu’en 1953 et des primes à l’arrachage proposées en 1962. Tout n’a heureusement pas été arraché, et bien des treilles ont au contraire été entretenues, récoltées, et vinifiées.

Cependant, il persiste une rumeur qui dit que le vin issu de ces cépages rendrait fou, voire même qu’on l’aurait précisément interdit pour cela, alors que ça n’a jamais été évoqué dans les débats de 1934 à l’Assemblée Nationale et au Sénat, où ça aurait pourtant idéalement pu servir d’argument décisif. La triste vérité est que ce vin facilement produit était ingurgité en quantités pour le moins déraisonnables et pouvait de fait avoir des effets sur la santé non négligeables. En cause, principalement, le méthanol, que tous les vins contiennent, mais particulièrement ceux issus de variétés dont les grains sont petits et la rafle importante, comme le sont par exemple ceux de l’emblématique Clinton ou du Noah. De fait, quand les anciens pressaient bien souvent exagérément le raisin pour en soutirer le plus possible de jus, il a été désormais identifié, qu’avec des pratiques de vinification exigeantes, l’on peut obtenir des vins contenant peu de méthanol, et qui s’affranchissent, qui plus est du fameux goût foxé, qui déplaisait tant.

Une poignée de passionnés se bat aujourd’hui pour la réhabilitation de ces cépages et j’ai la chance qu’un de ces expérimentateurs érudits habite non loin de chez moi. Certains vacanciers, qui repartent – chut – avec quelques bouteilles interdites dans les bagages chaque année ne s’en plaindront pas non plus.

Auteur : zazar

Après des études dédiées à l’illustration et quelques années de pratique de la bande dessinée, je me réinstalle fin 2008 sur la petite ferme écolo (en AB et sous mention Nature et Progrès) où j’ai grandi, dans les Cévennes. Mes parents y avaient élu domicile en 1973, achetant alors une ruine et un terrain envahi par les pins. 40 ans plus tard, ils peuvent me léguer un lieu habitable, vivant, agréable… Une petite oasis de verdure isolée au cœur d’une forêt plutôt aride, et un outil de travail efficient – quoiqu’un peu brinquebalant. Ainsi, en 2013, je reprends officiellement l’activité agricole de mes illustres géniteurs qui ont déménagé dans la bourgade avec services la plus proche. Je suis accompagné par ma compagne dans nos activités de cultures (fruits et légumes), de petit élevage, de valorisation de ces productions en cuisine (dans des foires bio et à la ferme) et d’Accueil Paysan en camping et chambres. Une bande dessinée dédiée à nos premières années paysannes, le « Carnet de Cambrousse », est à paraître. Le JOURNAL PAYSAN, lui, tout de texte, et sans doute plus intime, prend la suite de la BD, mais peut s’appréhender sans l’avoir lue. J’ai 37 ans quand je le démarre, le 8 avril 2017.