Fils de – 3

22 mars 2018

Je ne sais s’il sera réussi, le bout de reportage radiophonique qu’une journaliste est venue faire à la ferme aujourd’hui… Mais il m’aura, a minima, donné l’occasion d’en entendre par leur bouche sur le passé de mes parents – qui étaient invités à s’exprimer également. Des histoires que je croyais connaître s’en sont trouvées enrichies ou se sont révélées un peu erronées (à moins que la version que j’avais en mémoire ne soit juste et que ce soit la mémoire des intéressés qui leur joue aujourd’hui des tours). Voilà qui est toujours bon à prendre, et c’est dans ces moments-là qu’on se demande pourquoi l’on n’interroge pas plus souvent nos anciens les plus proches. La tendance de l’un à l’exagération et aux versions multiples d’un même récit, celle de l’autre aux digressions par couches successives – qui noieraient le meilleur des plongeurs en apnée – n’expliquent pas tout. Il y a que ce sont des voyages qu’on ne prend pas le temps de faire, qu’on ne pense tout simplement pas à faire, faute de penser en avoir le temps.

Ce qu’on y découvre est pourtant inestimable, car c’est bien un peu de nous qui se joue là déjà… Derrière fanfaronnades, aveux et passion, la banale appréhension à être au monde s’exprime, qui banalement a su être étouffée ou transcendée, n’a pu empêcher la vie, a su se préserver de quelque issue fatale. Le parcours de mes parents qui passa tôt, pour l’un ou l’autre, par rigueur éducative, drogues, prison, barricades soixante-huitardes, pauvreté, aventure néo-ruralesque candide puis courageuse, accident dynamitique et grossesse extra-utérine quasi fatals, a tout du mythe en regard du chemin tranquille qui fut le mien jusqu’à aujourd’hui… Mais je me retrouve dans le simple besoin de reconnaissance qui s’entend entre leurs mots. Et je retrouve chez moi, atténués, leurs principaux modes de fonctionnement.

Le goût très terre à terre de ma mère pour la véracité et les nuances me fait me sentir proche d’elle. Mais la quête d’objectivité ne peut être assouvie, elle est forcément usante sur le long terme. Aussi, comme moi, s’évade-t-elle dans les histoires, ces shoots de vie au cadre prédéfini, qui permettent d’appréhender plus confortablement le vaste monde. Mon père sait, lui, prendre ses distances avec le réel brut, et en a fait, à dire vrai, sa marque de fabrique. Il se revendique affabulateur, séduit ou exaspère ses auditoires, mais ne laisse jamais indifférent. C’est quelqu’un de parti-pris qui sait se donner les moyens de défendre une idée, au mépris bien souvent des détails, parfois des faits… Et que la capacité à justifier habilement ses actes a fait entreprenant. Ma mère, engagée à ses côtés depuis plus de 40 ans, cherche naturellement à sortir de l’ombre de ce personnage haut en couleur, se laissant régulièrement entraîner à sa suite sur la pente de la caricature et s’emportant à son tour. Mais cela avec moins de talent et de fantaisie, qui font tout ou presque du succès ou de l’échec d’une idée, de la réception d’une expression.

J’ai intégré cette fantaisie, j’ai développé moi-même un certain talent. Mais je l’exprime en sourdine, plus volontiers en comité restreint et au service de choses futiles, plus volontiers à l’écrit qu’en tirades dont je me sens tout à fait incapable. J’essaie de mettre cela au service des nuances de toutes sortes, sans me départir de certains partis-pris qui disent que je suis en vie, que j’ai des envies pour moi et pour le monde. Je me sens également plus à l’aise d’entreprendre que si je ne maîtrisais pas les mots, ces possibles béquilles à procurer aux actes boiteux – plutôt a posteriori. Cela me sauve sans doute du blocage total, qui remettrait en cause ma possibilité de vivre la vie que j’ai choisie. (Ce qui est une pensée plus confortable que celle qui me cogne régulièrement aux tympans : « ton besoin de raconter et le temps que ça prend te détournent d’un investissement corps et âme nécessaire à la bonne marche de tes activités paysannes. »)

Voici comment je me trouve être l’enfant de mes deux parents, comment je gère mon héritage.

Auteur : zazar

Après des études dédiées à l’illustration et quelques années de pratique de la bande dessinée, je me réinstalle fin 2008 sur la petite ferme écolo (en AB et sous mention Nature et Progrès) où j’ai grandi, dans les Cévennes. Mes parents y avaient élu domicile en 1973, achetant alors une ruine et un terrain envahi par les pins. 40 ans plus tard, ils peuvent me léguer un lieu habitable, vivant, agréable… Une petite oasis de verdure isolée au cœur d’une forêt plutôt aride, et un outil de travail efficient – quoiqu’un peu brinquebalant. Ainsi, en 2013, je reprends officiellement l’activité agricole de mes illustres géniteurs qui ont déménagé dans la bourgade avec services la plus proche. Je suis accompagné par ma compagne dans nos activités de cultures (fruits et légumes), de petit élevage, de valorisation de ces productions en cuisine (dans des foires bio et à la ferme) et d’Accueil Paysan en camping et chambres. Une bande dessinée dédiée à nos premières années paysannes, le « Carnet de Cambrousse », est à paraître. Le JOURNAL PAYSAN, lui, tout de texte, et sans doute plus intime, prend la suite de la BD, mais peut s’appréhender sans l’avoir lue. J’ai 37 ans quand je le démarre, le 8 avril 2017.